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De la nécessité d’une collaboration euro-turque effective

Cette ultime semaine du mois de janvier semble pouvoir raviver les espoirs des partisans d’un apaisement significatif des relations helléno-turques. La rencontre des délégations respectives des deux voisins s’étant tenue lundi 25 janvier, elle acte d’une volonté partagée d’un retour au dialogue diplomatique. A l’issue de cette rencontre hautement symbolique — aucune réunion de ce genre n’avait eu lieu depuis près de 5 ans — censée ramener un climat propice à la coopération en Méditerranée orientale, le Président turc Recep Tayyip Erdoğan a réuni ce jeudi le Conseil de sécurité nationale[1], un organe consultatif chargé des questions de sécurité étatique. C’est ainsi que la Turquie confirme son intention de poursuivre ses efforts de désescalade lorsque le Conseil adopte une déclaration[2] dans laquelle il s’emploie à renouveler son attachement à la diplomatie et au dialogue.


Cependant, cette déclaration constitue à la fois l’occasion pour la Turquie de réitérer son intention de protéger les droits qu’elle estime détenir en vertu du droit international.

Cette rencontre est donc loin de constituer un changement radical de cap de la part de la Turquie. Alors que ces deux États se sont montrés particulièrement agressifs à l’été 2020, il faudra toutefois veiller à ne pas minimiser l’impact de cette reprise diplomatique. C’est donc après s’être largement isolée ces derniers années qu’Ankara parvient à faire un pas vers Athènes. Eu égard au climat constructif que tentent d’instaurer les deux puissances, d’abord par cette réunion censée amorcer la reprise des pourparlers exploratoires[3], puis par la rencontre imminente des Ministres des affaires étrangères grec et turc[4] et enfin par la participation turque à un sommet informel sur la question chypriote[5], il semble possible de nourrir l’espoir d’une Turquie à la posture moins menaçante sur la scène internationale voire le rétablissement d’une véritable coopération avec l’Union européenne.

Cette semaine et son lot de bonnes nouvelles doivent toutefois être mises en perspective face au reste de l’actualité entourant le conflit helléno-turc. Si en Turquie l’on accueillait à Istanbul la délégation grecque, Athènes, quant à elle, recevait dans le même temps une délégation française conduite par la Ministre française des armées afin de conclure un contrat de commande de dix-huit avions de combat Rafale[6]. L’achat d’un tel arsenal militaire renforce les inquiétudes nées de la militarisation progressive de la frontière helléno-turque.


Aussi, la semaine précédant tous ces évènements, l’ancienne Ministre aux affaires étrangères grecque, Dora Bakoyannis, condamnait l’attitude passive du Ministre allemand aux affaires étrangères face au comportement hostile de son homologue turc à l’issue d’une conférence de presse se tenant à Ankara[7]. Dans la même semaine, le mercredi, le parlement grec votait l’extension des eaux territoriales de la Grèce à 12 miles nautiques[8]. Si ce vote n’a rien d’illégal en ce qu’une telle extension est conforme à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM)[9], il a toutefois de larges implications politiques, et pour cause, l’Assemblée nationale turque autorisait, le 8 juin 1995, le gouvernement turc à prendre toutes les dispositions nécessaires — y compris militaires — en cas d’extension du territoire grec de 6 à 12 miles nautiques[10].


Dès lors, les avancées réalisées ces derniers jours apparaissent comme un écran de fumée. Les revendications turques demeurent ainsi inchangées et sans réponse du côté grec — la délégation grecque à Istanbul ayant préféré mettre de côté les questions migratoires et celles relatives à la démilitarisation de ses îles. La Grèce, elle, ne semble pas prête à plier devant sa voisine et s’engage dans la voie dangereuse qu’est celle de l’accroissement de son arsenal militaire.


Un tel état de fait se relève particulièrement préoccupant lorsqu’il est relié aux évolutions qu’ont connu et que connaîtront les flux migratoires dans les prochaines années. Les travaux d’Harald Welzer[11] éclairent en ce sens sur les conséquences qu’aura le changement climatique sur l’afflux de migrants, notamment sur le continent européen. Ainsi, mécaniquement, les régions les plus exposées au réchauffement climatique, de par l’appauvrissement des conditions de vie sur place, devront faire face à des phénomènes de violence qui seront bien souvent le fait d’organisations privées en raison du fait que ces zones géographiques sont généralement atteintes d’une défaillance structurelle de l’appareil étatique. Les conditions de vies dégradées par le réchauffement climatique lui-même et par les « guerres du climat » qu’il a engendré rendront inhospitalières de nombreuses régions dans le monde, à commencer par l’Afrique. Le phénomène d’augmentation des migrations à destination de l’Union européenne survenu au milieu de la décennie 2010 que certains auront appelé la « crise migratoire » semble donc être amené à se reproduire, plus fort et plus rapidement que l’on ose imaginer. La reprise du dialogue helléno-turc se présente donc comme une opportunité rare de reconsidérer la position que doit adopter l’Union vis-à-vis des mouvements migratoires qu’il sera possible d’observer dans les années à venir. Il est du devoir de l’Union toute entière de s’investir durablement dans cette discorde — la déclaration commune UE-Turquie du 18 mars 2016 n’ayant manifestement pas atteint les objectifs escomptés — afin de donner une réponse adaptée aux enjeux contemporains. La refonte du système Dublin souhaité par l’actuelle Commission doit impérativement se nourrir des constats pouvant être effectués en mer Egée. Une gestion des migrations à l’échelle de l’Union davantage fondée sur la solidarité et l’humanité apparaît comme le moyen le plus sûr et le plus efficace de pacifier les relations helléno-turques, l’instabilité résultant de cet antagonisme étant manifestement préjudiciable pour l’Union. Cela, la Présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, semble l’avoir en tête, dans son discours sur l’état de l’Union[12], elle indiquait ainsi que « la désescalade en Méditerranée orientale est dans notre intérêt mutuel », pour autant, tous les efforts seront-ils mis en oeuvre pour parvenir à une paix durable en mer Egée ?



Yann LESCOP

Étudiant du M1 Droit européen des droits de l'Homme, promotion 2020-2021

[1]Constitution de la République turque, 1982, article 118. [2] Déclaration du Conseil de sécurité nationale turc, 28 janvier 2021 (https://www.mgk.gov.tr/index.php/milli- guvenlik-kurulu/mgk-toplantisi-basin-aciklamalari/son-toplantinin-basin-aciklamasi) [3] L’expression « pourparlers exploratoires », utilisée à plusieurs reprises par les institutions de l’Union Européenne, doit être considérée comme l’ensemble des rencontres et discussion informelles devant mener, à terme, à l‘ouverture de négociations officielles. [4] Vassilis Nedos, « Informal meeting on Cyprus issue in March », 28 janvier 2021, Ekathimerini. [5] Vassilis Nedos, « Informal meeting on Cyprus issue in March », 28 janvier 2021, Ekathimerini. [6] Véronique Guillermard, « Paris signe la vente de 18 Rafale à la Grèce », 25 janvier 2021, Le Figaro. [7] Sarantis Michalopoulos, « Athens seeks explanation for German FM’s silence over Turkey’s threats », 20 janvier 2021, Euractiv. [8] L’avenir, « La Grèce étend ses eaux territoriales: une «déclaration de guerre» pour la Turquie? », 20 janvier 2021. [9] Convention de Montego Bay, 1982, article 3. [10] L’avenir, « La Grèce étend ses eaux territoriales: une «déclaration de guerre» pour la Turquie? », 20 janvier 2021. [11]Harald Welzer, Les guerres du climat, 2012. [12] Discours sur l’état de l’Union du 16 septembre 2020, Ursula von der Leyen.

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